Une usine qui ferme, ce sont des emplois qui disparaissent. Une filière qui se défait, c’est une capacité à produire et à décider qui nous échappe.
La désindustrialisation française dépasse la fermeture des sites de production. Elle touche nos compétences, nos territoires et notre indépendance. Comprendre ses mécanismes, c’est comprendre comment un pays peut progressivement perdre les moyens de maîtriser son avenir.
L’économicide : une capacité à produire qui se détruit
Dans L’ÉCONOMICIDE FRANÇAIS, j’emploie ce terme pour désigner la destruction progressive des capacités productives d’un pays, sous l’effet de décisions économiques, politiques et industrielles qui les fragilisent.
Cette lecture invite à examiner les choix, leurs effets cumulés et les responsabilités. Que se passe-t-il lorsque produire devient moins attractif qu’importer, lorsque l’investissement est découragé et lorsque les savoir-faire cessent d’être transmis ?
À force d’accepter chaque recul comme un événement isolé, nous perdons de vue la cohérence de ce qui disparaît.
La désindustrialisation française, au-delà des délocalisations
Les délocalisations sont la manifestation la plus visible du déclin industriel. Mais le diagnostic proposé dans le livre examine aussi la fiscalité de production, les choix énergétiques, l’accumulation des normes, les délais administratifs et les difficultés de financement ou de transmission des entreprises.
Ces contraintes doivent être regardées ensemble. Une entreprise peut disposer de clients, de compétences et de projets, tout en renonçant à investir lorsque les coûts, les délais et l’incertitude deviennent trop importants.
La politique industrielle doit donc être jugée sur les conditions concrètes qu’elle crée pour produire en France, développer une activité et la transmettre.
Quand une usine disparaît, toute une filière peut être fragilisée
Une usine appartient à un ensemble : fournisseurs, sous-traitants, bureaux d’études, maintenance, logistique et organismes de formation. Sa fermeture peut affaiblir cet environnement bien au-delà de ses propres salariés.
La reconstruction des filières industrielles exige ainsi davantage que l’ouverture d’un site d’assemblage. Elle suppose de retrouver les compétences et les maillons essentiels des chaînes de valeur.
Santé, énergie, électronique, mécanique ou matériaux : ces capacités concernent notre souveraineté. Textile, meubles, électroménager, outillage ou agroalimentaire : elles concernent aussi notre quotidien.
Notre indépendance se joue également dans les produits ordinaires que nous ne savons plus fabriquer.
Emplois, pouvoir d’achat, territoires : pourquoi cela nous concerne tous
Pour une famille, le recul industriel peut signifier un emploi perdu, une reconversion subie ou l’obligation de partir. Pour un jeune, il peut réduire les possibilités d’apprendre un métier et de construire son avenir près de chez lui.
Pour les territoires, l’enjeu dépasse le site industriel : l’activité des commerces, des services et des entreprises locales dépend aussi de ceux qui produisent.
Produire en France contribue à créer des revenus et à financer notre protection sociale et nos services publics. C’est pourquoi le débat industriel concerne aussi les retraites, la santé et les finances publiques.
Importer davantage : quelles dépendances acceptons-nous ?
Les échanges internationaux sont indispensables. La question est celle des productions essentielles dont nous devons conserver la maîtrise et des dépendances que nous sommes prêts à accepter.
Il faut également regarder les conséquences environnementales dans leur ensemble. Fermer une production en France puis importer les mêmes biens ne suffit pas à démontrer un progrès écologique : il faut comparer les conditions de fabrication et le transport.
La souveraineté industrielle demande des choix explicites, filière par filière, en tenant compte des besoins, des risques et de nos capacités.
L’économicide : un cadre juridique à créer ?
La destruction de capacités industrielles essentielles pose une question de responsabilité : notre droit protège-t-il suffisamment les moyens de production, les savoir-faire et les filières dont dépend l’avenir du pays ?
Je propose d’ouvrir le débat sur la création d’un cadre juridique de l’économicide. Il s’agirait de définir les atteintes graves et durables à notre patrimoine productif, de mieux les prévenir et d’établir les responsabilités lorsque les faits le justifient.
Cette proposition reste à construire : quels comportements viser, quels dommages retenir, quelles preuves exiger et quelles sanctions ou réparations prévoir ? Elle devra distinguer le risque entrepreneurial et l’erreur de décision des comportements fautifs précisément définis, dans le respect des droits de la défense.
Notre capacité à produire est un bien essentiel pour l’avenir du pays. Sa protection mérite aussi une ambition juridique.
Comprendre les responsabilités pour préparer la reconstruction
Le livre défend une conviction : le déclin industriel peut être combattu par des décisions cohérentes et suivies dans le temps.
Cela suppose une gouvernance industrielle capable de fixer des priorités, d’identifier les responsables, de mobiliser les moyens et d’évaluer les résultats. Les annonces doivent déboucher sur des investissements, des compétences transmises et des capacités de production retrouvées.
Comprendre comment nous avons affaibli notre industrie est la première étape pour la reconstruire.